• Chapitre premier

    CHAPITRE PREMIER

    Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne.

     

    C’était un triste soir d’hiver qui suivait de trois ans la naissance du jeune Léon et d’à peine un an, la naissance de son frère, le petit Isaac. Cela faisait bien un an d’ailleurs que les parents de ces deux enfants ne vivaient plus, qu’ils avaient mis leur histoire entre parenthèse car toutes leurs forces étaient rassemblées ailleurs, dans un combat qu’ils étaient les seuls à pouvoir livrer et qui devenaient de jour en jour plus difficile. Ils ne savaient plus où donner de la tête, ne savaient plus comment vivre après ce qui leur arrivait. La seule petite lueur qui leur restait encore et qui leur permettait de respirer, c’était ce que le commun des mortels appelait « L’espoir ». Car c’était effectivement leur seul rayon de soleil, ici bas, sur cette pauvre terre qui semblait leur en vouloir définitivement. L’espoir…Seul l’espoir leur permettait de survivre, de se lever le matin et d’essayer, ne fusse qu’une seule fois par jour, de sourire. Certes, ils ne rencontraient aucun problème avec leur premier enfant : le jeune Léon, âgé donc de trois ans aujourd’hui, au contraire. Le bambin courait partout, hurlait, chantait, une petite boule d’énergie, de vie. Un enfant joyeux, comme on en faisait plus, un enfant poli, bien élevé, sage et en bonne santé qui n’avait jamais besoin de rien et qui ne demandait rien. En revanche, comme si Dieu avait voulu leur punir d’avoir créé un enfant si merveilleux, leur deuxième bambin, lui, rencontrait des problèmes. Né prématurément, Isaac n’avait jamais cessé d’être malade. A la naissance, il avait eu de l’eau dans les poumons et depuis s’en suivaient détresses respiratoires sur détresses respiratoires et pneumonies sur pneumonies. C’était un cercle infernal duquel Philippe et Clémence ne pouvaient sortir. Ils étaient condamnés à vivre dans cette spirale sans fin, ce trou noir sans fond. Dès qu’Isaac allait un peu mieux, qu’il reprenait des couleurs, et eux l’espoir de voir leur enfant vivre enfin, il retombait irrémédiablement malade. Parfois juste des petits virus, des petites bactéries mais dès que les petites choses s’en allaient, les grandes revenaient en vitesse frapper à leur porte telle une malédiction dont ils ne pouvaient se défaire. Leur quotidien était devenu un enfer. Les médecins n’étaient jamais optimiste et à chaque seconde, ils allaient vérifier si Isaac respirait encore, si il vivait encore, si il n’était pas encore mort, terrassé par sa faible santé…Et, à chaque fois que leur enfant s’en sortait vivant, ils souriaient, reprenaient couleur et vie pour mieux retomber ensuite…Malheureusement…Il y eut un jour où ils allaient tomber pour ne jamais se relever…

     

    - Docteur, s’il vous plait…Comment va-t-il ? 

    - Monsieur Desources, je vous en prie, laissez-nous faire votre travail…On ne peut rien vous dire pour l’instant…Ils examinent votre fils… 

    - Oui, Chéri, par pitié, ré-assieds-toi sur cette chaise et patientons calmement.

    - Votre femme a raison, Monsieur Desources, votre stress n’aide pas. Vous feriez mieux de rentrer chez vous. Votre femme a besoin de sommeil et votre fils, Léon aussi. Regardez le, comme il ne tient plus debout ! Nous vous appellerons dès que nous avons des nouvelles !

     

    Philippe Desources ne savait pas sur quel pied danser ! Il avait le cœur en miette à cause de son enfant, Isaac, qu’ils avaient à nouveau dû emmener en urgence à l’hôpital suite à une détresse respiratoire et il ne pouvait s’empêcher de trembler et en même temps, il devait se montrer fort pour soutenir sa femme dont il voyait déjà les larmes de peur perler aux coins des yeux…Et son fils, son autre fils, Léon, si courageux d’être là, debout avec eux. Lui qui, pas plus haut qu’une petite souris, comprenait tout et regardait également ses parents avec des yeux inquiets. Lui non plus, ne voulait pas perdre son frère. Léon avait besoin de repos. Philippe Desources soupira alors et s’installa aux côtés de sa femme. Il prit son fils sur les genoux et, tout en lui caressant les cheveux et en le serrant très fort contre lui, se mit à réfléchir en silence. Au bout d’un moment, il se releva, Léon, dans les bras et sortit de sa poche ses clefs de voitures. Il les tendit à sa femme et lui dit d’une voix douce :

     

    - Amour, tiens, prends les clefs de la voiture. Il est minuit passé, Léon a besoin de sommeil. Rentrez dormir, toi et lui. Moi, je reste ici pour veiller sur Isaac et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles…D’accord ? 

    - Je… 

    - S’il te plait, mon ange, ne discute pas…Regarde Léon, il n’en peut plus ! »

     

    Clémence finit par acquiescer et obéir à son mari. Elle savait au fond d’elle-même qu’il avait raison, que cela ne servirait à rien qu’ils restent là tous les trois à attendre dans les nerfs, dans le stress. Elle serait bien plus utile en pleine forme et reposée lorsqu’il faudrait s’occuper de son fils, qu’encore une fois, les médecins allaient sortir d’affaire, elle n’en doutait pas et ne voulait pas en douter. Et puis, l’état de santé de leur cadet ne justifiait en aucun cas de cesser de s’occuper de l’aîné, qui lui aussi n’était encore qu’un petit bébé finalement qui avait encore besoin de ses parents, d’amour, de tranquillité, d’affection et de sommeil, surtout de sommeil. Elle se força alors à sourire et prit dans ses bras le petit Léon, déjà un peu trop lourd pour elle. Elle embrassa son mari et dans un dernier regard pour le couloir où les docteurs avaient emmené son petit bébé d’un an, elle s’en alla, rentra chez elle en serrant fortement contre elle son premier fils qu’elle aimait plus que tout…Elle pénétra dans sa chambre, couchant Léon à ses côtés dans le lit et plaçant sa douce tête sur l’oreille, elle réussit enfin à s’endormir, bercée par la respiration rassurante de l’enfant qui, à côté d’elle, avait déjà rejoint Morphée.

     

    Clémence Desources fut tirée de son sommeil une dizaine d’heures plus tard par la sonnerie du téléphone. Elle se retourna vivement dans son lit, jeta un petit coup d’œil à Léon, encore endormi et se leva en vitesse pour aller décrocher l’engin infernal, espérant entendre la voix de son mari au bout du fil qui lui annoncerait qu’elle n’avait plus à s’inquiéter, qu’Isaac était tiré d’affaire, qu’il était stable et respirait encore. Seulement, en décrochant, se furent des sanglots qui lui vinrent aux oreilles et pas n’importe quels sanglots : ceux de l’homme qu’elle n’avait jamais vu pleureur, le cartésien, mathématicien qui rejetait toute forme d’émotion, son homme à elle sanglotait au bout du fil. Immédiatement, son cœur se sera, sa respiration se fit difficile et elle resta, là, sans rien dire, attendant que le couperet tombe…Ce qu’il fit, sans tarder : « Clémence, Amour, tu es là ? » Aucune réponse ne se fit entendre. La jeune mère ne trouva pas la force de répondre parce qu’elle savait quel orage allait s’abattre sur sa famille. « Je…Je…Isaac est mort ! »

     

     

    Les semaines passèrent mais ni Clémence ni Philippe ne surent où retrouver le gout de vivre. Comment survivre à la perte d’un enfant ? Comment ? C’était pour eux impossible, insurmontable et si ils tenaient encore debout, tous les deux, c’était uniquement pour Léon qui ne méritait pas de perdre ses parents, qui souffrait, lui-aussi, de tout cela. Ils n’avaient pas le droit de mourir, ils n’avaient pas le droit de se laisser aller parce qu’il leur restait un enfant qui n’avait rien demandé et qui, lui-aussi, payait le prix de la nature…Alors ils vivaient mais plus rien n’était pareil. Philippe avait même perdu le gout de l’architecture, des plans et repères, il avait arrêté de travailler, il vivait comme un légume dans son canapé, à regarder le temps passer, le monde fonctionner sans lui…Clémence, quant à elle, passait tout son temps au cimetière ou dans la chambre d’Isaac à contempler le berceau vide. Parfois, parfois encore, elle venait jouer avec Léon quand elle s’en sentait capable sinon tout le reste était automatique : se lever, s’occuper de Léon, faire à manger, se doucher, doucher Léon, faire à manger, coucher Léon, se coucher…Le reste n’était que survie et obligations…Le reste n’était qu’un fond de désespoir et d’amour pour le petit encore vivant…

     

    Et puis, un jour, un autre jour funeste, Clémence se leva et parti marcher longuement dans le jardin. Elle revint peu de temps après avec un bouquet de houx vert sauvage et de bruyère. C’était ses fleurs préférés, les fleurs de la liberté, les fleurs volontaires, symbole de force mais aussi de douleur. Elle décréta aller au cimetière et claque la porte derrière elle, embrassant juste une fois encore son mari et son enfant… Les jours passèrent alors et Clémence ne revint pas, obligeant Philippe à se secouer un peu. Il s’occupa alors patiemment et avec amour de son fils ainé, s’obligeant à paraître enfin le père qu’il avait toujours été. Il recherchait également sa femme, avait téléphoné à tous les commissariats, tous les hôpitaux mais rien…Rien si ce n’était ce bouquet de houx vert et de bruyère en fleur déposé sur la tombe d’Isaac Desources…Rien de plus…Plus aucune nouvelle, plus aucune nouvelle…Il continuait alors de vivre, commençant de plus en plus à se battre…Il fallait retrouver sa femme et pour cela, reprendre peu à peu des forces pour vivre, c’était ce dont elle avait sûrement besoin : de la force et il n’avait pas été capable de lui donner. Et puis, en faisant le ménage et en rangeant un peu la maison en désordre, un jour, il tomba sur un petit paquet dans son armoire, paquet sur lequel il était écris : « Amour, donne cela à Léon, dès qu’il saura lire…C’est mon dernier présent pour lui. Je suis désolée. Je vous aime ». Et il comprit qu’elle ne reviendrait jamais plus, qu’elle n’avait pas su vivre ici, dans cette maison, avec eux et que, dans sa douleur, elle avait préféré fuir et sans doute avait-elle eu raison. Sa fuite avait permis à Philippe de se relever, ce qu’il n’aurait jamais si elle avait continué à se traîner comme une épave en s’occupant de Léon. Cette fuite l’avait forcé à reprendre en main ses responsabilités. Ce qu’aucun d’entre eux n’avaient été capable de faire. C’était ce qu’il y avait eu de mieux à faire pour Léon. Alors, Philippe tint parole et dès que son fils fut capable de lire, il lui remit en main propre le paquet encore emballé. Léon l’ouvrit, calmement, serein parce qu’il était heureux aujourd’hui, même si il manquait des réponses à ses questions, même si l’histoire de sa famille restait encore pleine de mystères comme le départ de sa mère, la raison du sourire triste de son père, sa propre douleur parfois. Il ouvrit alors le cadeau de sa mère et découvrit un livre avec un petit signet. Il l’ouvrit à la page indiquée et put alors découvrir le secret de son existence, quelques mots pour une lecture de la vie :

     

    Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
    J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
    Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
    Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
    Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

    Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
    Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
    Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
    Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.*

     

    * V. HUGO, "Demain dès l'aube", Les contemplations.


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