• Prologue

     

    PROLOGUE

    Le Rhin, le Rhin est ivre où les vignes se mirent

     

    - On n’en tirera jamais rien de bon ! 

    -Mais laisse-le donc, Philippe… 

     

    Léon n’entendait rien. Ou peut-être voulait-il, volontairement, ne rien entendre. Lui-même ne savait plus trop. Toujours étant qu’il était là, installé dans la pièce juste à côté, ses petites fesses d’enfant posées sur le moelleux canapé, l’air béat, souriant, ailleurs et les yeux plongés dans un bouquin. Il n’était pas plus haut que trois pommes, neuf ans tout au plus. Ses cheveux bruns, en bataille, désordonnés lui tombaient dans les yeux, dans le cou et se dressaient sur sa tête comme des lances flammes indisciplinés. Il avait les jambes croisées, le dos un peu penché et rien au monde n’aurait pu le déconcentrer, rien n’aurait pu attirer son attention ailleurs qu’entre ces lignes. Non rien, n’aurait pu le faire sortir de ces mots, de ce voyage si parfait, si merveilleux. Rien ! Rien, pas même les appels de son père, les appels de sa belle-mère, les cris de son père ou la douce voix de sa belle-mère le défendant un peu. Non, l’enfant se contentait d’être sans exister réellement, comme transparent, comme si lui-même voulait soustraire au monde sa propre existence floue et insipide. Il souhaitait ne plus être et se confondre entièrement avec les pages de son livre, s’imprégner dans ces lettres si belles, si régulières et si calmes. L’enfant, à l’instant-même, n’était plus que l’ombre d’une ombre. Dissimulé dans le fauteuil, il avalait les mots, et les mémorisait plus vite que son cerveau n’avait le temps de les comprendre. Et le monde aurait pu s’arrêter de tourner, le sang arrêter de couler, le ciel arrêter de gronder, l’homme arrêter de tuer, il n’aurait rien remarqué, rien du tout parce qu’en ce moment même, la vie n’avait besoin d’exister qu’au travers ces pages. L’existence prenait forme à travers le livre et petit à petit les formes se dessinaient dans son esprit, les visages apparaissaient dans son imagination et se confondaient avec ces mots qui dansaient devant lui, qui traçaient des lignes et tournaient dans sa tête, tournaient en boucle, lui montant au cœur, lui prenant les tripes. Il souriait, bêtement, il souriait alors que les vers lents du poème d’Apollinaire s’inscrivaient en lui…

     

    - LEON, POUR L’AMOUR DU CIEL, VIENS MANGER ! 

     

    Il sursauta vivement ! Regardant les alentours comme si il s’était perdu ! Il semblait surgir d’une autre galaxie, d’un autre univers. Sa respiration lui parut soudainement difficile voir même peu naturelle. Il avait l’impression de devoir se forcer pour faire entrer l’air dans ses poumons. Il ne reconnaissait plus l’endroit où il était assis, seul son livre, entre ses mains, lui semblait réel et normal. Et puis, petit à petit, il retrouva ses esprits, le monde tel qu’il était reprit forme dans sa tête, l’espace se redéfinit autours de lui lentement mais sûrement et il comprit, il se souvint subitement de l’endroit où il se trouvait : chez lui, dans son salon, dans son canapé ! Il soupira de soulagement et ferma doucement son livre avant de le déposer précautionneusement, comme si il eut s’agit d’un verre en cristal, sur la table basse. Il s’avança alors et se dirigea vers la cuisine. L’heure était de vivre ici bas, d’aller manger, se nourrir et tandis que ses pas le guidaient automatiquement, l’air du poème fraîchement lu se chantait dans sa tête, comme une frêle mélodie d’hivers : « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme… ». Il arriva dans la cuisine, la tête dans les nuages, comme si par sa récitation interne, il en était revenu à vivre dans son monde, dans ce livre ouvert, il n’y avait encore pas si longtemps, sur ses genoux et dans lequel il s’était plongé jusqu’au dernier cheveu. Il s’installa à table sans un mot, dans le silence le plus complet et commença à manger, toujours sans un mot mais également sans un regard ni pour son père, ni pour sa belle-mère, ni même pour sa petite sœur qui elle, du haut de ses trois ans, babillionnait beaucoup. Il mangeait, c’était tout…


     -   Alors, Léon, qu’as-tu prévu de faire aujourd’hui ?

    C’était la voix de son père qui s’insinuait doucement dans ses oreilles. Son subconscient en reconnut le timbre, le son mais pas la forme. Il n’entendait pas ce que son père lui disait, cela créait juste un son informe à l’intérieur de son tympan…Mais rien de plus alors il ne répondit pas, se contentant de manger tandis que la voix, à l’intérieur de sa tête, continuait de chanter le poème d’Apollinaire « … Ecoutez la chanson lente d’un batelier… ». Aucune réaction, aucun mot ne sortit de sa bouche. Son père soupira, marmonna dans sa barbe et après un regard réconfortant de sa femme, se mit à manger également, engageant la conversation ailleurs. Il supposait qu’il devait déjà être content que son fils mange aujourd’hui, que son fils se mette quelque chose de chaud dans le corps, revenant quelques instants sur terre…C’était déjà une amélioration, c’était déjà un peu moins inquiétant. Mais Philippe avait tort de se faire du soucis pour Léon car Léon se portait déjà très bien et ne s’était jamais aussi bien porté que depuis qu’il savait le trésor que renfermait les livres…Philippe parlait alors avec sa femme et sa fille, laissant son aîné vagabonder où bon lui semblait, où bon lui plaisait d’être…


     -   Après dîner, j’irai jouer un peu avec la petite dans le jardin mais après je dois travailler…Un plan à terminer ce week-end, absolument…J’irai dans le bureau !

    - D’accord chéri, si tu veux, je fais une tarte aux cerises pour cet après-midi, après tout, c’est le dessert préféré de Léon… 

    - C’est une très bonne idée…ça le fera peut-être sortir la tête de ces fichus livres…Il est donc tellement comme sa mère, déjà ! 

    -Cesse donc d’en parler ainsi…Et laisse le vivre, il n’est pas en mauvaise santé et n’est pas malheureux pour autant.

     

    Oh non, Léon n’était pas malheureux. Léon était même tout ce qu’il vivait de plus heureux sur cette terre. Il était libre de s’envoler plus haut que le monde entier, plus haut que les gens qui l’entouraient. Il se considérait déjà comme « celui qui sait ». Car il savait où se trouvait la vérité et où la vie prenait sens : à l’intérieur même des lettres. Car comme le disait Sallenave : « Les livres prennent sens grâce à la vie, mais la vie ne trouve de réel sens qu’à travers les livres ». Et c’était, en ce moment, la vie du petit Léon. A travers les vers de poésie, à travers ces petits alexandrins qui tels une musique rayonnaient dans sa tête et éclairaient le monde, lui permettant de le comprendre, d’enfin savoir ce que ce dernier valait, de quoi il était constitué…Ces petites mélodies dans sa tête : « ...Qui racontent avoir vu sous la lune sept femmes. ». C’était définitivement encré dans sa mémoire, ce poème d’Apollinaire, pour toujours et pour l’éternité, il ne pourrait plus jamais l’oublié…

     

    Le dîner s’acheva ainsi, sans plus de réaction de la part de Léon. Son père se leva alors et emmenant sa petite dernière dans le jardin, comme il l’avait promis quelques minutes avant. La belle-mère, elle, se contenta de se lever et de commencer à ranger la cuisine, à faire la vaisselle tout en réfléchissant à comment, elle allait occuper sa turbulente fille durant le reste de l’après-midi, une fois que son mari se sera plongé dans ses calculs, ses angles, ses équations, sa trigonométrie, dans ses plans…Et Léon ? Léon, lui, se leva, remerciant sa belle-mère, du bout des lèvres, pour le repas et il marcha, la tête haute, les vers dans la tête, vers le salon pour reprendre son livre et se replonger à nouveau dans ce que la vie avait créé de plus beau : la littérature…

     

    Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
    Écoutez la chanson lente d'un batelier
    Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
    Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

    Debout chantez plus haut en dansant une ronde
    Que je n'entende plus le chant du batelier
    Et mettez près de moi toutes les filles blondes
    Au regard immobile aux nattes repliées

    Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
    Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
    La voix chante toujours à en râle-mourir
    Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

    Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire*

     

     

    * G. APPOLINAIRE, Nuit Rhénane, Alcools.


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